toy.bizarre / Cédric Peyronnet

Saisons avec Pierre Redon

saisons

Pierre Redon + toy.bizarre « Saisons » (« kdi dctb 189 ») : collaboration studio sur la thématique des saisons – CD – Auf Abwegen (All.).

Chroniques

Basés dans le Limousin, TOY BIZARRE (Cédric Peyronnet) et PIERRE REDON nous proposent une série de quatre collaborations sur le thème des saisons où chacun compose deux titres en incoporant pour un morceau des éléments fournis par l’autre. Il s’agit là aussi d’un travail où la prise de son est l’élément de base des compositions mais les deux premiers morceaux incorporent de façon réussie, et aussi assez peu fréquente, des éléments d’extraits d’improvisations à la guitare de Pièrre Redon, dans un registre proche de ce que pourrait faire un Oren Ambarchi ou parfois Jim O’Rourke. Le résultat final est très loin des clichés que l’on pourrait attendre de la thématique des saisons, avec ici des compositions denses incorporant du field recording, du drone et des éléments impovisés à la guitare préparée. Au final, une réussite.
Frank Laplaine in Revue & Corrigée # 77

Le cycle des saisons inspire des musiciens depuis fort longtemps, et si Vivaldi est le plus connu des compositeurs à avoir traité ce sujet, bien d’autres l’ont fait avant et après lui y compris dans le domaine de la musique contemporaine. Ce CD est le fruit d’un travail autour des saisons réalisé par les deux artistes sonores Pierre Redon & Toy Bizarre entre 2006 et 2008. Ils présentent deux pièces collaboratives, basées sur l’échange de matériaux sonores et composées individuellement par les artistes, ainsi que deux pièces, en solo.
Sonic Seasonning…

Les amateurs de musique concrète des années 60-70 ont certainement gardé en mémoire le  » Sonic Seasonning  » de Walter Carlos (devenu Wendy Carlos en 1969 à 30 ans), enregistré en 1972, double album magnifique, précurseur en son temps, travail pontife entre la musique  » sérieuse  » et la pop expérimentale.
Le  » Saison  » de Pierre Redon et Toy Bizarre (alias Cédric Peyronnet), me semble être le descendant de ces deux vinyles (depuis rééditée en CD). En effet, les sons naturels s’y mêlent à des ondes électro-acoustiques de diverses natures (il n’y a cependant aucun instrument électrosynthétique en jeu) pour créer des pièces où l’auditeur peut s’immerger totalement sans aucune connaissance préalable en musicographie…

Schaeffer et Henry…

Difficile de bien décrire la subtile évidence de  » Saisons « , sa beauté élémentaire. Sans doute faut-il rappeler à soi deux icônes de la musique concrète, la  » Symphonie pour un homme seul  » (1951) de Pierre Schaeffer et  » Variations pour une porte et un soupir  » (1963) de Pierre Henry. Des pas sur des graviers pour l’une, des portes de greniers grinçantes, pour l’autre, et tout un univers fantasmatique lié à l’enfance peut ressurgir.
Nous avons tous fait l’expérience de l’écoute nocturne des bruits ténébreux d’une maison, avec toute la gamme d’image que cela génère, de la coque du galion ballotté par les vagues aux voix de créatures indicibles tapies dans le noir…
 » Saison « , c’est tout cela, et plus encore, tant les sons naturels capturés in situ ap-portent une présence plastique, tangible, protéiforme…
Le grand-père de l’un des deux compositeurs lui avait appris, enfant, à écouter le chant des pylônes électriques en collant son oreille contre le bois : en écoutant  » Saisons « , l’auditeur recommence, au fond, le même rituel acousmatique…

Gérard Jean in http://www.yakinfo.com

Les saisons sont trop pleines de couleurs, d’odeurs et de sons pour ne pas se laisser illustrer en de riches images. La figuration est alors difficile à éviter, comme dans la poésie, même pour des artistes qui ont fait de l’abstraction leur domaine d’élection. Mais on sait que pour Cédric Peyronnet, cette apparente absence de forme abrite le bouillonnement et l’écho d’images qui sont rapportées à leur essence, à leur empreinte primordiale. Ainsi, loin d’exclure l’image, elle en exprime la signature, comme hors du langage, qui magnifie en réduisant. Le paysage sonore est vaste, plus vaste encore lorsqu’il n’est pas expressionniste. Mais ici, la tentation est grande et, comme nous l’avons dit, parfois inévitable. Les quatre pièces, une pour chaque saison, sont distribuées à égalité ; les saisons d’équinoxe sont des œuvres solo, les saisons de solstice des pièces de collaborations. Pour le printemps et l’automne, si l’on hasarde l’analogie un plus loin, la vision unique génère automatiquement l’équilibre. En revanche, été et hiver, représentés par un musicien utilisant en partie les sources de l’autre, sont montrés en prédominance de l’un ou de l’autre, le maître d’œuvre. Concrètement, le printemps de Pierre Redon s’articule autour de motifs de cordes improvisés, créant rapidement un fantôme protomélodique comme support, recevant les field recordings, vent, oiseaux. Réverbérés par de profonds harmoniques, ceux-ci ne s’élèvent que peu. On devine un ciel lourd, pesant, encore très hivernal. Un printemps somme toute très timide. L’été, nourri des sons de guitare de Redon, est illustré par Toy Bizarre / Cédric Peyronnet et ses field recordings. On sait l’application de son regard, jusqu’au changement d’échelle qui fait considérer un herbage à la taille d’un monde. Le grouillement de l’été, au niveau du sol, la lourdeur et l’électricité dont l’air se charge volontiers, confirment la pièce dans l’orangé de son grésillement. Ici aussi, la mise en scène est esquissée. La volute bourdonnante, les crissements de cordes, montent en tension, et pour les apaiser un insensible coup de vent s’abat sur la seconde partie du morceau, qui s’applique à un niveau plus microscopique encore, vie nocturne et écoulement de fraîcheurs insoupçonnées… qui ont tôt fait d’annoncer l’automne. Contre toute attente, cette saison de l’extinction, de l’endormissement, se présente dès les premiers instants du morceau dédié comme la plus active. Morceau de Toy Bizarre seul, elle montre son geste signé, sa manipulation de la source dans le respect du grain. Il peint le lieu, ici le temps automne en gardant les reliefs qui s’équilibrent, repensant l’empreinte dans une optique acousmatique. Crécelle minuscule, vague d’harmonique cuivré, chant lointain, c’est le mouvement de ce qui s’affaire et tombe, se dissémine – jusqu’au drone élégiaque – ou s’apprête pour le grand sommeil d’hiver. Celui-ci est composé et joué par Pierre Redon avec les sources de Cédric Peyronnet, tout aussi riches et complémentaires que sur la plage précédente. S’y ajoute le vent glacé que Redon sait distribuer, lui faisant enfanter le terrible courant froid qui vient en infra-basse paralyser l’eau comme le vent l’a fait pour l’air. Alors, ce qui tremble, bouge encore, pétillements, craquements, semble ne plus être que le jouet du vent. Tout est assagi et s’apaise en long trait d’harmoniques comme tapis de neige, que viennent ponctuer quelques bouillonnements, crissements de pas, pétillements de glace dans les branches. Et toujours ce drone qui déjà dans sa lente respiration couve le printemps.

Denis Boyer in FearDrop